Mais c’est dès le chapitre 3 que Loujoz, dans sa classification des différents degrés d'existence (ils sont trois – en fait cinq si l'on tient compte du monde transcendental) s’intéresse au degré d’existence qui sera celui du transhumain. 

§ 38 – L’homme presse-bouton.

 (In : Multivers et réalité humaine. §38, page 91)

 

(… )

 Imaginons un être humain qui, grâce aux progrès de la robotique et de la bionique, serait relié à un stimulateur par des électrodes intracérébrales judicieusement placées et pourrait de la sorte satisfaire à son gré ses désirs(non seulement des désirs élémentaires, répondant à de simples instincts ou pulsions, mais aussi des désirs plus élaborés, plus délicats) en pressant sur un bouton. D’une certaine manière, cet homme presse-bouton disparaîtrait. Vivant replié sur sa perpétuelle et infinie satisfaction, il serait comme gommé du monde en tant que personne. Il serait non existant, du moins en tant qu’humain.

Mieux encore, on peut imaginer qu’il n’ait plus besoin d’appuyer sur un bouton, mais qu’il puisse agir rien que par la pensée. Voire que ses désirs, à peine apparus, soient automatiquement satisfaits. Le voici qui vit dans une béatitude permanente.

 (Un degré de plus, et c’est le contenu du cerveau – avec, en lui, toutes nos sensations et représentations corporelles – qui, comme certains commencent à l’imaginer, sera transféré dans une mémoire d’ordinateur, éventuellement relié par internet à de gigantesques bases de données. Il pourra aisément accéder à une totale et instantanée satisfaction de ses souhaits et désirs.)

On sent bien que cette « substance humaine » a perdu l’existence qui lui est propre. N'ayant plus de désir, puisqu’à peine apparu, celui-ci est aussitôt comblé, n’ayant plus d'attente, elle perd la conscience de soi. Elle s'est dissoute dans l’immensité des choses.

Un tel humain est comme un astre mort.  Il a peut-être atteint une forme de nirvana, mais le Bouddha n'envisageait certainement pas que ce serait en suivant cette voie techno-hédoniste qu'il serait possible d'y accéder.

Cet homme presse-bouton, qui sera peut-être un immense progrès et l’avenir des êtres humains – à sa manière, un avenir délicieux59 (plus aucune souffrance, un bonheur permanent) – serait, non pas le dernier des humains, puisqu’il ne l’est déjà plus, mais l’au-delà des humains, celui qui « n'existe » plus en tant que personne quoique « étant » durablement (car il va sans dire qu'on aura pu lui assurer l'immortalité).

On ne jette pas là l’opprobre à l’encontre de ce possible – ou probable ? – futur de l’humanité. Par bien des aspects, l’être humain n’a pas tant de raisons que ça de se satisfaire de son sort. C’est une constatation.

 

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En effet, nous n’entrevoyons que les premiers balbutiements du transhumain. Pour le moment le cerveau est un organe encore bien trop complexe pour que nous parvenions à en maîtriser le fonctionnement. Mais tout porte à croire que dans 20, 50 ou 100 ans ce sera possible. D’une manière ou d’une autre on pourra télécharger le contenu spécifique de chaque cerveau, soit en reconstituant, sans doute numériquement, l’exacte réseau de connectivité des neurones, à la synapse près, ce qu’on nomme le « connectome » et qui fait la spécificité de chacun, soit d’une autre manière.

Ensuite, en reliant ce cerveau numérique à des avatars robotiques qui se mouvront à l’extérieur (comme l’imagine pour l’année 2045 le milliardaire russe Dmitri Itskov avec son « 2045 avatar project »), voire en le connectant à une gigantesque numérisation du monde réel qui nous environne comme à de tout aussi gigantesques bases de données, ce cerveau pourra vivre indéfiniment des milliards d’expériences sensorielles et existentielles.

Certes tout cela nous laisse entrevoir un avenir fascinant. Ce cerveau pourra virtuellement faire des voyages époustouflants à travers toute la planète, ressentir des émotions d'explorateur, il pourra être virtuellement spéléologue, aviateur, cosmonaute, il pourra peut-être virtuellement vivre comme un poisson, un oiseau… en tout cas vivre dans un plaisir permanent. Ce cerveau numérique, s’enfermant dans ce monde virtuel, qui ne sera plus que délices, en arrivera à vivre dans une sorte de fête permanente, un Disneyworld ou un « Club méd » numériques éternels. Mais parce que ce qui fait la spécificité humaine humaine aura disparu, on veut dire cette « inquiétude » fondamentale comme cet « inconfort mental »  évoqués ci-dessus, à coup sûr il aura perdu beaucoup en existentialité. Il sombrera petit à petit vers les plus bas degré de l’existence (le degré « 1 » selon la classification de Loujoz), celui où il ne se pose plus de questions, un peu à la manière de ces joueurs de jeux vidéo qui passent des heures et des jours rivés à leur écran, immergés dans le virtuel, hors du réel.

D’autant qu’il est un aspect beaucoup plus pernicieux du transhumain qui est habituellement passé sous silence. On veut parler du plaisir sexuel dont on sait qu’elle a tôt fait d’occuper le devant de la scène, la place centrale, dès qu’un progrès technique lelui permet. Comme le porno a autrefois prospéré dans les magasins de cassettes vidéo, et a maintenant envahi internet, il dominera le fonctionnement de ces cerveaux virtuels.  Un tel cerveau numérique vivant indéfiniment dans un monde virtuel avec des sensations virtuelles, aura tôt fait de s’enfoncer dans les délices d’une sexualité inépuisable avec les plus jolies ou aimable créatures, féminines ou masculines, c'est selon, dont il puisse rêver. Ou, veut-on se montrer moins au ras des pâquerettes, qu'il pourra vivre autant de belles histoires d'amour qu'il voudra dans univers virtuel – pensant au feu univers virtuel "My space" des années 2000.  Quoi qu'il en sera, plus sûrement que les jeux vidéos actuels, voici qui le coupera définitivement de toute réalité autre que virtuelle.

Au final peut ainsi imaginer que tous les êtres humains de l’humanité soient transformés en cerveaux virtuels occupés à longueur de temps à jouir de la vie, éternellement, sans se rendre compte du temps qui passe, sans rien regretter, et sans jamais se lasser puisque pouvant incessamment au gré de leurs désirs passer d’un monde virtuel à un autre, satisfaire tel ou tel désir aussitôt qu’apparu… Ils seront dans une béatitude permanente, une illusion de totipotence permanente grâce à ce monde virtuel oui ils vivent.

Et quid de l'énergie, de l'entretien de telles structures? objectera-t-on. A la manière des auteurs de science-fiction (cf. Arthur C. Clarke), on peut imaginer d'enfermer ces milliards de cerveaux numériques, qui occuperont très peu de place, dans une structure propulsée dans le cosmos, alimentée en énergie par l'énerge interdisérale, voire la fameuse "énergie du vide", et à l'abri des dégradations, sauf accidnt cosmique, encore qu'ils y aura des sreuctures répliquées ailleurs lui assurant pérennité.

Alors l'humain aura retrouvé le degré d'existence des choses, des objets, il aura quitté le pour-soi pour l'en-soi.