C’est donc dans le quatrième chapitre que, dès le début, l’auteur explicite et même, on peut le dire, démontre cette assertion fondamentale.

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§ 44 – La bascule de Pascal.

Une expérience « en pensée ».

(Multivers et réalité humaine. §44, page 104)

 

Nous n'avons, bien entendu, aucune certitude concrète que l’humain représente l’être le plus existant qu’il est possible d’apparaître dans l’univers, et dans tout univers quel qu’il soit. On peut toutefois tenter de le démontrer par une expérience « en pensée » – ici tout à fait légitime, puisqu’il est impossible que nous puissions faire autrement : jamais nous ne pourrons connaître tous les êtres qui habitent notre univers, et a fortiori le multivers, ce qui serait la condition nécessaire à une preuve concrète irréfutable.

Pour ce faire, nous nous inspirons du fameux texte des « Pensées » de Pascal sur le « ni ange ni bête »69 : L'homme n'est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. Et, avec cet être humain, Pascal joue comme avec une bascule : S’il se vante, je l’abaisse, s’il s’abaisse, je le vante et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible.

Cette réflexion de Pascal sur l'humain70 nous allons la détourner un peu et nous en servir pour montrer que la particularité existentielle de celui-ci est insurpassable. Nous appliquons un tel jeu de bascule à tout existant qui se puisse concevoir à l’intérieur de tout univers. Nous le lestons ou le délestons de ses deux composantes essentielles, telles que les conçoit implicitement Pascal, qui sont le charnel et le spirituel, et nous observons ce que ça donne.

Quel autre être, plus existant que l’humain, serait-il possible de concevoir ?

Par exemple, à cet être, attribuons-lui davantage encore d’esprit*  que n’en possède l’être humain et voyons ce que ça donne.

Sur ce dessin, sont représentés les éléments de notre expérience « en pensée ».

 

pascal balance

 

 

 

En haut, les deux plateaux de la balance sont en équilibre. C’est l’être humain. En bas à gauche, le charnel pèse plus lourd, et la balance incline vers un retour à l’animal. (Plus bas encore, on frôlerait la matière inanimée.) En bas à droite, c’est l’inverse : parce que le spirituel pèse trop lourd, il déséquilibre la balance vers la « folie ». Folie est à prendre dans un sens très large, hors du champ purement psychiatrique : celui d’une inadaptation mentale à la vie.

 

Le développement de l’intelligence, qui a mené à l’apparition de l'esprit, a permis aux prédécesseurs de l’être humain de devenir de plus en plus habiles, leur conférant un avantage croissant sur les autres animaux, jusqu’à ce qu’apparaisse l’humain accompli, qui va dominer toute autre espèce animale, finissant par s’en démarquer. Mais, dans le même temps, elle amenait l’esprit à s’interroger sur des questions de plus en plus délicates, inutiles pour son existence terrestre, néfastes même, car génératrices d’angoisse puisque sans réponse assurée. Ce sont les questions relatives au sens de la vie, à la liberté, à la mort et son après, à l’origine du monde, etc., ces interrogations sans fin, dont certaines sont en rapport avec les fameuses antinomies énumérées par Kant, qui font que l’humain, dès qu’il y réfléchit, ressemble un peu à un insecte prisonnier dans un bocal, voletant éperdument, se heurtant de toute part à sa prison de verre, jusqu’à mourir d’épuisement.

C’est pourquoi aller au-delà, faire progresser davantage l’esprit, ce serait précipiter l’humain, ou tout autre être, vers toujours plus d’angoisse, perturber son adaptation à la vie, le mener au bord de la folie, que nous prenons donc ici dans le sens très général d’inadaptation à l’existence. Si bien qu’on peut dire qu’en augmentant l’esprit de l’humain, ou, plus généralement, de tout être charnel objet de notre expérience, nous amoindrissons son degré d’existence.

Nous n’avons évidemment aucune certitude à ce sujet. Il y a sur terre des humains plus ou moins intelligents, mais il n’existe pas vraiment d’humains ayant atteint un niveau d’esprit supérieur à celui de l’être humain, par définition.

Néanmoins, certaines indications nous laissent penser que c’est bien ce qu’il faut envisager. Par exemple, on peut considérer le cas de ce qu’on nomme le génie. Nous savons que le génie touche de très près à la folie, l’expérience humaine nous l’enseigne**, même si, grâce à sa créativité, il parvient généralement à s’en préserver, mais de justesse.  (Dans cet ordre d’idées, nombre de personnages que Dostoïevski a tiré de son génial cerveau viennent, quoiqu’imaginaires, nous conforter dans cette opinion.)

Déplaçons le curseur plus encore vers le haut. Alors l’esprit, enfermé dans la matière qui lui apparaît de plus en plus étrangère, aliénante, s’interroge sur cette « prison ». Il s’indigne des nécessités internes à la matière qui le paralysent, le retiennent dans l’épaisseur, la lourdeur de celle-ci. Le mythe platonicien nous l’enseigne.

L’esprit découvre son dilemme. Il comprend qu’il ne peut « exister » qu’inséré dans la matière (cf. § 39), puisque s’en dégager, ce serait faire l’ange, lequel, immatériel, hors incarnation, n’existe pas. Mais en même temps, il a atteint un tel niveau de spiritualité que cette même matière le gêne, l’engonce, l’empêche de s’épanouir. Comme ces prisonniers que les Tartares enterraient jusqu’au cou, attachés vivants à un cadavre71, ventre contre ventre, visage contre visage, bouche contre bouche, l’esprit souffre d’être lié à la matière qui lui insuffle son souffle méphitique. La conscience devient obsédée par « l'à quoi bon vivre ? », cette question qui ne manque pas de se dresser de toute sa hauteur dès lors que les passions et les pulsions se retrouvent relativement amoindries au profit de l’esprit. La conscience en arrive à ne plus trouver de bonnes raisons de vivre, surtout s’il s’agit d’une « vie de chien » – laquelle pauvre bête, lorsqu’elle est maltraitée, précisément ne tient bon que parce qu’elle ne s’interroge sans doute pas (ou pas trop…) sur l’à quoi bon vivre, du moins on l’espère.

Alors, c’est le renoncement, l’abdication, c'est à dire le suicide, qui guette.

Trop d’intelligence tue l’intelligence, trop d’esprit tue l’esprit*** – puisque cela conduit à la destruction de soi, que ça passe par le suicide ou la folie.

 

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Poursuivons notre expérience dans l’autre sens. A l'opposé, retirons à l’être humain de son esprit. Cette fois, nul besoin de longs développements pour comprendre qu’on diminue le degré d’existence propre à l’humain. Faisant retour à l’animal – l’animal en qui il s’origine, et dont on ne nie pas les qualités73 –  l’humain perdrait assez vite sa spécificité, celle-là qui amène à la prise de conscience de soi, de la vie et de la mort, à une intense curiosité envers l’univers, et à l’interrogation sur le mystère de l’Être. Nos plus proches parents, ceux du peuple singe, aussi semblables à nous qu’ils paraissent à bien des égards, aussi intelligents et pensants qu’ils puissent être, surtout pour les plus évolués d’entre eux, nous invitent à cette réflexion74.

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Cette expérience « en pensée » nous convainc que l’humain représente sans nul doute cet existant maximal parmi tout ce qui existe et peut exister, parce que tout ajout ou diminution d’esprit perturbe cet équilibre générateur d'existence de degré « 3 ».



*Ce qui passe par une augmentation de l’intelligence, ou plutôt les intelligences, puisque l’intelligence est une notion complexe, difficile à appréhender, loin de se résumer aux capacités analysées par les tests de Q.I. (Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il serait physiologiquement possible d’augmenter le niveau d’intelligence de l’être humain tel qu’il existe70bis ; mais on peut concevoir d’appliquer cette expérience à n’importe quelle autre sorte d’être, anatomiquement différent de l’humain, à condition qu’il soit réel, matériel, charnel pout tout dire ; le cas du transhumain sera analysé ultérieurement – cf. § 49.)

** C’est une constatation très ancienne. Sénèque notait « Il n'y a pas de génie sans un grain de folie » (Traduction imagée de : « Nullum magnum ingenium sine mixura dementiae » – De Tranquilitate Animi ).   Aristote s’interroge dans ses Problemata (XXX, chap. 1) : « Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d'exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l'État, la poésie ou les arts, sont–ils manifestement mélancoliques ? » Quoique ce soit un sujet fort débattu, où beaucoup de subjectivité et de passion s’invitent, des études psychologiques récentes72 ne font que confirmer cette observation qui fut de tout temps.

*** Pousserait-on le raisonnement dans une autre direction, qu’on en arriverait à un résultat identique. Un esprit devenu tellement supérieur qu’il connaîtrait le tout de la réalité et aurait percé les secrets du monde, n’aurait plus aucune appétence à vivre et s’ennuierait jusqu’à en mourir, comme on le conçoit du Dieu Leibnizien (cf. § 35), ou peut-être aussi d’une intelligence artificielle supérieure, à l’instar de celle que nous avons imaginée (cf. § 23), quoique dans une perspective différente. L’Être n’a aucune attirance pour s’incarner en des êtres doués de telles facultés intellectuelles, lesquelles tariraient l’étonnement face au monde (cf. § 43), qui contribue puissamment au sentiment d’existence.