Dans une vision stéréoscopique du phénomène humain, Loujoz démontre que le transhumain doit se définir comme étant un post-humain ( à l'inverse de ce que pense Laurent Alexandre, par exemple*), symétriquement aux préhumains. Si l’on dresse une courbe de l’existentialité, le transhumain est sur une pente descendante, tandis que les préhumains étaient sur une pente ascendante. Préhumain comme post-humain (donc le transhumain) sont, dans une perspective évolutive, les deux piliers qui soutiennent l’être humain. Le préhumain ne lui appartient pas encore, le transhumain ne lui appartient plus.

Or, selon Loujoz, c’est l’humain qui fait exister l’univers, qui l’extrait du virtuel, ou plus exactement, selon la terminologie Loujozienne, du formel et qui est ainsi à l’origine de ce fait qu’il existe quelque chose plutôt que rien.

 

 

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§ 54 – Pré-humains et post-humains.

Statut des transhumains.

(In : Multivers et réalité humaine, page 122)

 

Une conséquence s’impose : si, un jour, l'être humain atteint à l'immortalité – ou, du moins, à la permanence – il perdra sa capacité à accueillir l'incarnation de l'Être.  Or il se trouve qu'avec les progrès de la médecine et de la biologie, l'ère de l'homme permanent, quasi immortel – le transhumain – est pour certains envisageable dans un avenir qui n’a rien d’hypothétique78. C’est le signe que nous, humains du 21e siècle, sommes peut-être proches de la fin de l'incarnation de l'Être dans l'humain, et donc de son incarnation tout court.

Il y aura eu une histoire de l'incarnation de l'Être. Avant nous il y eut les pré-humains, abondamment étudiés par la science paléontologique. Il y aura après nous les post-humains, abondamment préfigurés par la science-fiction, mais dont nous prévoyons qu'ils ne relèvent plus de la seule fiction. Que dirons-nous des uns et des autres ?

Nous dirons des premiers qu'ils furent une condition nécessaire à l'humain, donc à l'incarnation de l'Être – mais que ça ne les concernait pas encore. Des seconds, nous dirons qu'ils seront l’inévitable conséquence de l'humain – mais que l’incarnation de l’Être ne les concerne plus.

L'Être ne s'incarne ni dans le pré-humain, pas encore capable de suffisamment de conscience, ni dans le post-humain, qui, par son immortalité (ou du moins sa permanence) et, vraisemblablement, par sa capacité d’atteindre à un hédonisme total, perd considérablement en existentialité, se rapprochant de l’homme presse-bouton évoqué plus haut (cf. § 38). 

Réaffirmons-le, ce n’est pas faire injure au post-humain que de conjecturer ceci. De même qu’il ne viendrait à l’idée de personne de porter un quelconque jugement sur les pré-humains, ces lointains parents qui nous précédèrent et nous préparèrent le terrain, à qui nous sommes tant redevables, nous n’avons aucun droit à juger négativement les post-humains, ces descendants que déjà nous préparons, que peut-être nous aspirons à devenir, et qu’inéluctablement, dès que ce sera possible, étape après étape, les humains deviendront. Dans une perspective atemporelle, on dira que le pré-humain et le post-humain forment, l’un comme l’autre, les deux piliers de l’arche portante de l’humain.

L'humanité, qui a eu un commencement et approche de sa fin, aura été comme la brève fenêtre temporelle, dans l’histoire cosmique, où peut s'incarner l'Être.  (Toutefois, grâce à l’éternel retour du même, c’est une fenêtre temporelle éternellement renouvelée.)

 Comme nous le clamions au tout début (cf. § 3), en effet, nous sommes – ou serons bientôt – trop vieux pour attendre.

 

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On peut représenter par un dessin cette histoire de l’incarnation.

 

On a dessiné une courbe du « degré » d’existence des hominiens. Elle progresse jusqu’à l’humain.Le carré figure cette brève fenêtre de temps pendant laquelle l’Être trouve à s’incarner. A l’intérieur du carré, la courbe n’est pas plate, car on ne sait pas exactement à quel stade de l’évolution humaine commence et finira l’incarnation.

 

Très grandefenêtre temporelle2

 Avec le post-humain, le degré d’existence décroît (il décroît plus vite qu’il n’a mis à croître, en raison de l’accélération des techniques), ce qui éloigne définitivement l’Être de s’y incarner. On a mis un point d’interrogation concernant le transhumain – que certains présagent pour un avenir proche – parce qu’on ne sait pas à partir de quel degré, de quel stade de « transhumanité » il sera exclu de l’incarnation. Il est difficile de prévoir à partir de quand, dans notre progression vers la transhumanité, nous aurons quitté l’ère de l’humain. Un certain degré de transhumanité devrait demeurer compatible avec le statut d’être humain. Mais jusqu’à quel point ?  L’immortalité, quand elle sera atteinte – si elle l’est un jour – sera le signe certain que nous aurons définitivement rompu avec l’humain, et elle marquera la fin de l’incarnation de l’Être.

 

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* http://cuberevue.com/transhumain-oui-posthumain-non/2293