TRANSHUMANISME : TRANSHUMAIN, EXISTENCE ET REALITE

29 octobre 2017

INTRODUCTION

 Sont présentés ici des extraits du livre de Louis Loujoz, Multivers et réalité humaine (Editions du Moindre, Paris, 2017), principalement en son Chapitre IV.

Le transhumain n’est pas le sujet principal du livre de Loujoz. Pour lui, le problème est la place qu’il va – inéluctablement… on n’arrête ni le progrès technologique, ni l’histoire – occuper par rapport à l’humain dans l’histoire de l’humanité, compte tenu du fait que, dans la pensée Loujozienne, l’être humain occupe le rang d’existant maximal et, à ce titre, est explicatif de l’apparition d’une réalité .

En effet, pour cet auteur, la place de l’humain – tel qu’il est encore de nos jours, c’est-à-dire non dénaturé, ou, si l'on préfère le dire autrement, non trans-naturé, – est centrale et insurpassable. Il lui était donc nécessaire de réfléchir au transhumain, au cas où il pourrait concurrencer l’humain, et lui disputer cette place.

C’est que, pour Loujoz, l’être humain est ce qu’il y a de plus existant, non seulement sur terre, non seulement dans l’univers, non seulement dans le multivers (c’est-à-dire la multiplicité des univers telle que la supposent un nombre croissant d’astrophysiciens), mais dans l'absolu. Il ne peut pas se concevoir plus existant que l'humain. A ce titre, l'humain, cet "existant maximal", ne peut que jouer un rôle central dans l’apparition de ce fait « qu’il existe quelque chose plutôt que rien », qu'on peut aussi appeler l'Être. (Pour plus de détails sur ce point, voir le site http://multiversetreali.canalblog.com).

Loujoz va donc s’attacher à montrer que le transhumain ne pourra jamais être plus existant que l’humain, quand bien même parviendrait-il à plus de connaissances, plus d’intelligence (mais qu’est-ce que l’intelligence ? sempiternelle question), voire plus de bonheur que l’humain que nous sommes.

 

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26 octobre 2017

Qu'est-ce qu'exister ?

  

L'être humain, cet existant maximal.

(Multivers et réalité humaine,  § 43, page 106)

 

Il est une qualité que l’humain possède éminemment, grâce à cette singulière combinaison de matière et d’esprit qui le constitue, qui lui occasionne beaucoup d’inconfort, et précisément pour cette raison : cette qualité, c’est d’avoir atteint le summum du sentiment d'existence, le summum de l'exister, insurpassable ainsi que nous l’allons voir et démontrer au paragraphe suivant.

Or, attentifs que nous sommes à l'histoire de l'Être, nous avons compris que tel est son but : exister, et, tant qu’à faire, exister le plus qu’il soit possible. Il y parvient en s’incarnant en l'humain, cette merveille de spiritualité* qui puise néanmoins ses racines dans la matière, en ce qu’elle a de plus brut, de plus originel – lequel humain, pour cette raison, par les multiples tensions et tiraillements que cela entraîne, est bien l’existant suprême.

Car qu’est-ce qu’exister suprêmement ? Ce n’est pas seulement avoir une conscience de soi. Ainsi qu’on l’a mentionné, on tend à penser que de nombreux animaux peuvent accéder, plus ou moins approximativement, à cette faculté. Mais c’est, en prenant du recul par rapport à soi et à ce qui va de soi, s’interroger sur soi et s’étonner de soi, s’étonner de ce monde qui nous entoure, et de notre rapport à ce monde, pour finir précisément par s’étonner « qu’il existe quelque chose plutôt que rien » – un étonnement inépuisable. C’est aussi, dans une perspective temporelle, prendre conscience du temps qui passe, de l’irréversibilité de nos choix, tout en étant pressé de se décider, d’agir, parce qu’on ne peut pas tergiverser et temporiser à l’infini, parce que vient le moment où il n’est plus temps – serait-ce parce qu’un jour la mort survient et tout finira.

On pourrait dire qu’en l’humain, c’est la matière qui s’étonne de la matière, comme c’est la matière qui s’inquiète de la matière.

Pour y parvenir, il faut appartenir de plain-pied à la matière, et pourtant s’y sentir extérieur dans le même temps. C’est grâce à sa situation exceptionnelle qui le fait appartenir tout à la fois au monde de la matière et au monde de l’esprit, situation qui n’a rien de si enviable tant elle est inconfortable – il y est comme sur le fil du rasoir – que l’humain est le lieu de cet étonnement et de cette inquiétude sans doute insurpassables, donc le lieu de l’existence maximale.

Un existant maximal tel que l’humain est seul à même de faire exister l’Être le plus pleinement qu’il est possible.

La question demeure de savoir si, ailleurs que sur Terre, d’autres êtres parviennent à la même existence maximale. On y reviendra plus loin (cf. §§ 48 & 89).

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* Au sens d'exercire des fonctions de l'esprit.

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12 septembre 2017

Une expérience "en pensée".

C’est donc dans le quatrième chapitre que, dès le début, l’auteur explicite et même, on peut le dire, démontre cette assertion fondamentale.

*    *    *

 

§ 44 – La bascule de Pascal.

Une expérience « en pensée ».

(Multivers et réalité humaine. §44, page 104)

 

Nous n'avons, bien entendu, aucune certitude concrète que l’humain représente l’être le plus existant qu’il est possible d’apparaître dans l’univers, et dans tout univers quel qu’il soit. On peut toutefois tenter de le démontrer par une expérience « en pensée » – ici tout à fait légitime, puisqu’il est impossible que nous puissions faire autrement : jamais nous ne pourrons connaître tous les êtres qui habitent notre univers, et a fortiori le multivers, ce qui serait la condition nécessaire à une preuve concrète irréfutable.

Pour ce faire, nous nous inspirons du fameux texte des « Pensées » de Pascal sur le « ni ange ni bête »69 : L'homme n'est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. Et, avec cet être humain, Pascal joue comme avec une bascule : S’il se vante, je l’abaisse, s’il s’abaisse, je le vante et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible.

Cette réflexion de Pascal sur l'humain70 nous allons la détourner un peu et nous en servir pour montrer que la particularité existentielle de celui-ci est insurpassable. Nous appliquons un tel jeu de bascule à tout existant qui se puisse concevoir à l’intérieur de tout univers. Nous le lestons ou le délestons de ses deux composantes essentielles, telles que les conçoit implicitement Pascal, qui sont le charnel et le spirituel, et nous observons ce que ça donne.

Quel autre être, plus existant que l’humain, serait-il possible de concevoir ?

Par exemple, à cet être, attribuons-lui davantage encore d’esprit*  que n’en possède l’être humain et voyons ce que ça donne.

Sur ce dessin, sont représentés les éléments de notre expérience « en pensée ».

 

pascal balance

 

 

 

En haut, les deux plateaux de la balance sont en équilibre. C’est l’être humain. En bas à gauche, le charnel pèse plus lourd, et la balance incline vers un retour à l’animal. (Plus bas encore, on frôlerait la matière inanimée.) En bas à droite, c’est l’inverse : parce que le spirituel pèse trop lourd, il déséquilibre la balance vers la « folie ». Folie est à prendre dans un sens très large, hors du champ purement psychiatrique : celui d’une inadaptation mentale à la vie.

 

Le développement de l’intelligence, qui a mené à l’apparition de l'esprit, a permis aux prédécesseurs de l’être humain de devenir de plus en plus habiles, leur conférant un avantage croissant sur les autres animaux, jusqu’à ce qu’apparaisse l’humain accompli, qui va dominer toute autre espèce animale, finissant par s’en démarquer. Mais, dans le même temps, elle amenait l’esprit à s’interroger sur des questions de plus en plus délicates, inutiles pour son existence terrestre, néfastes même, car génératrices d’angoisse puisque sans réponse assurée. Ce sont les questions relatives au sens de la vie, à la liberté, à la mort et son après, à l’origine du monde, etc., ces interrogations sans fin, dont certaines sont en rapport avec les fameuses antinomies énumérées par Kant, qui font que l’humain, dès qu’il y réfléchit, ressemble un peu à un insecte prisonnier dans un bocal, voletant éperdument, se heurtant de toute part à sa prison de verre, jusqu’à mourir d’épuisement.

C’est pourquoi aller au-delà, faire progresser davantage l’esprit, ce serait précipiter l’humain, ou tout autre être, vers toujours plus d’angoisse, perturber son adaptation à la vie, le mener au bord de la folie, que nous prenons donc ici dans le sens très général d’inadaptation à l’existence. Si bien qu’on peut dire qu’en augmentant l’esprit de l’humain, ou, plus généralement, de tout être charnel objet de notre expérience, nous amoindrissons son degré d’existence.

Nous n’avons évidemment aucune certitude à ce sujet. Il y a sur terre des humains plus ou moins intelligents, mais il n’existe pas vraiment d’humains ayant atteint un niveau d’esprit supérieur à celui de l’être humain, par définition.

Néanmoins, certaines indications nous laissent penser que c’est bien ce qu’il faut envisager. Par exemple, on peut considérer le cas de ce qu’on nomme le génie. Nous savons que le génie touche de très près à la folie, l’expérience humaine nous l’enseigne**, même si, grâce à sa créativité, il parvient généralement à s’en préserver, mais de justesse.  (Dans cet ordre d’idées, nombre de personnages que Dostoïevski a tiré de son génial cerveau viennent, quoiqu’imaginaires, nous conforter dans cette opinion.)

Déplaçons le curseur plus encore vers le haut. Alors l’esprit, enfermé dans la matière qui lui apparaît de plus en plus étrangère, aliénante, s’interroge sur cette « prison ». Il s’indigne des nécessités internes à la matière qui le paralysent, le retiennent dans l’épaisseur, la lourdeur de celle-ci. Le mythe platonicien nous l’enseigne.

L’esprit découvre son dilemme. Il comprend qu’il ne peut « exister » qu’inséré dans la matière (cf. § 39), puisque s’en dégager, ce serait faire l’ange, lequel, immatériel, hors incarnation, n’existe pas. Mais en même temps, il a atteint un tel niveau de spiritualité que cette même matière le gêne, l’engonce, l’empêche de s’épanouir. Comme ces prisonniers que les Tartares enterraient jusqu’au cou, attachés vivants à un cadavre71, ventre contre ventre, visage contre visage, bouche contre bouche, l’esprit souffre d’être lié à la matière qui lui insuffle son souffle méphitique. La conscience devient obsédée par « l'à quoi bon vivre ? », cette question qui ne manque pas de se dresser de toute sa hauteur dès lors que les passions et les pulsions se retrouvent relativement amoindries au profit de l’esprit. La conscience en arrive à ne plus trouver de bonnes raisons de vivre, surtout s’il s’agit d’une « vie de chien » – laquelle pauvre bête, lorsqu’elle est maltraitée, précisément ne tient bon que parce qu’elle ne s’interroge sans doute pas (ou pas trop…) sur l’à quoi bon vivre, du moins on l’espère.

Alors, c’est le renoncement, l’abdication, c'est à dire le suicide, qui guette.

Trop d’intelligence tue l’intelligence, trop d’esprit tue l’esprit*** – puisque cela conduit à la destruction de soi, que ça passe par le suicide ou la folie.

 

*

 

Poursuivons notre expérience dans l’autre sens. A l'opposé, retirons à l’être humain de son esprit. Cette fois, nul besoin de longs développements pour comprendre qu’on diminue le degré d’existence propre à l’humain. Faisant retour à l’animal – l’animal en qui il s’origine, et dont on ne nie pas les qualités73 –  l’humain perdrait assez vite sa spécificité, celle-là qui amène à la prise de conscience de soi, de la vie et de la mort, à une intense curiosité envers l’univers, et à l’interrogation sur le mystère de l’Être. Nos plus proches parents, ceux du peuple singe, aussi semblables à nous qu’ils paraissent à bien des égards, aussi intelligents et pensants qu’ils puissent être, surtout pour les plus évolués d’entre eux, nous invitent à cette réflexion74.

*

Cette expérience « en pensée » nous convainc que l’humain représente sans nul doute cet existant maximal parmi tout ce qui existe et peut exister, parce que tout ajout ou diminution d’esprit perturbe cet équilibre générateur d'existence de degré « 3 ».



*Ce qui passe par une augmentation de l’intelligence, ou plutôt les intelligences, puisque l’intelligence est une notion complexe, difficile à appréhender, loin de se résumer aux capacités analysées par les tests de Q.I. (Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il serait physiologiquement possible d’augmenter le niveau d’intelligence de l’être humain tel qu’il existe70bis ; mais on peut concevoir d’appliquer cette expérience à n’importe quelle autre sorte d’être, anatomiquement différent de l’humain, à condition qu’il soit réel, matériel, charnel pout tout dire ; le cas du transhumain sera analysé ultérieurement – cf. § 49.)

** C’est une constatation très ancienne. Sénèque notait « Il n'y a pas de génie sans un grain de folie » (Traduction imagée de : « Nullum magnum ingenium sine mixura dementiae » – De Tranquilitate Animi ).   Aristote s’interroge dans ses Problemata (XXX, chap. 1) : « Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d'exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l'État, la poésie ou les arts, sont–ils manifestement mélancoliques ? » Quoique ce soit un sujet fort débattu, où beaucoup de subjectivité et de passion s’invitent, des études psychologiques récentes72 ne font que confirmer cette observation qui fut de tout temps.

*** Pousserait-on le raisonnement dans une autre direction, qu’on en arriverait à un résultat identique. Un esprit devenu tellement supérieur qu’il connaîtrait le tout de la réalité et aurait percé les secrets du monde, n’aurait plus aucune appétence à vivre et s’ennuierait jusqu’à en mourir, comme on le conçoit du Dieu Leibnizien (cf. § 35), ou peut-être aussi d’une intelligence artificielle supérieure, à l’instar de celle que nous avons imaginée (cf. § 23), quoique dans une perspective différente. L’Être n’a aucune attirance pour s’incarner en des êtres doués de telles facultés intellectuelles, lesquelles tariraient l’étonnement face au monde (cf. § 43), qui contribue puissamment au sentiment d’existence.

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I.A. (Intelligence artificielle)

Il n’est pas possible de concevoir plus existant que l’être humain. On pourra avancer l’hypothèse que grâce à  l’I. A. on pourrait concevoir un être à l'esprit démultiplié qui soit encore plus existant que l'humain actuel.  Mais Loujoz montre que les éventuels – ou probables –  transhumains à venir, quoiqu’ils surpasseront l’humain de multiples manières et en de nombreux domaines (sinon, à quoi bon le transhumain), ne seront pas plus existants que l’humain, au contraire.

 

§ 49 – I. A.

(In : Multivers et réalité humaine. §49, page 116)

 

A notre époque où l’envol de l’intelligence artificielle (I.A.), associé à celui des biotechnologies, nous laisse entrevoir des avancées fulgurantes, on pourra objecter qu’il n’est pas exclu, cette fois en dépassant les lois de la nature, qu’on puisse faire advenir un surhumain (ou transhumain), sous quelque forme que ce soit, qui sera encore plus existant que l’humain.

Est-ce bien certain ?

Ainsi que nous venons de le voir, c’est son inconfort, résultant de sa position hasardeuse entre esprit et matière, qui assure à l’humain sa spécificité d’existant suprême. Mais parce que cette situation est éprouvante, l’humain ne demande qu’à l’adoucir. Il ne demande qu’à vivre une vie plus confortable. Voici qu’il va bientôt entrer en possession d’outils et de moyens terriblement plus puissants et efficaces que ce dont il disposait jusqu’à présent, qui vont lui permettre d’apaiser ce conflit générateur d’inconfort. Ce sera pour son plus grand bonheur, sans aucun doute, car la condition humaine, telle que nous la connaissons, est dure.

Les nouveaux humains à venir, les transhumains, nos successeurs, quels qu’ils soient, qu’on envisage des humains massivement bioniques, ou, symétriquement, des robots totalement humanisés, auront tendance à s’améliorer toujours plus (sinon, à quoi bon le transhumain ?), en conséquence à se sortir de cet inconfort, générateur d’une existentialité supérieure, lequel inconfort était précisément la situation de leur prédécesseur – cet humain qui les a initialement suscités et que nous sommes. Pour cette raison, on doit conclure que ces nouveaux humains ne pourront que perdre en degré d’existentialité – en tout cas, ils n’en gagneront pas.

On peut croire à l’avènement du transhumain, peut-être dans un avenir relativement proche, mais pas au « trans-existant ». Tout au contraire, le transhumain ne pourra que perdre en degré d’existence (cf. § 54). 

*

Quant à l’intelligence artificielle en tant que telle, réduite à elle-même, cette magicienne du calcul algorithmique, rien en elle ne devrait pouvoir être générateur original d’existentialité (cf. note au §100). Tout au plus parviendra-t-elle à simuler numériquement celle inhérente à l’être humain, ou, au mieux, à la plagier.

 

 

 

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11 septembre 2017

Un avenir délicieux

Mais c’est dès le chapitre 3 que Loujoz, dans sa classification des différents degrés d'existence (ils sont trois – en fait cinq si l'on tient compte du monde transcendental) s’intéresse au degré d’existence qui sera celui du transhumain. 

§ 38 – L’homme presse-bouton.

 (In : Multivers et réalité humaine. §38, page 91)

 

(… )

 Imaginons un être humain qui, grâce aux progrès de la robotique et de la bionique, serait relié à un stimulateur par des électrodes intracérébrales judicieusement placées et pourrait de la sorte satisfaire à son gré ses désirs(non seulement des désirs élémentaires, répondant à de simples instincts ou pulsions, mais aussi des désirs plus élaborés, plus délicats) en pressant sur un bouton. D’une certaine manière, cet homme presse-bouton disparaîtrait. Vivant replié sur sa perpétuelle et infinie satisfaction, il serait comme gommé du monde en tant que personne. Il serait non existant, du moins en tant qu’humain.

Mieux encore, on peut imaginer qu’il n’ait plus besoin d’appuyer sur un bouton, mais qu’il puisse agir rien que par la pensée. Voire que ses désirs, à peine apparus, soient automatiquement satisfaits. Le voici qui vit dans une béatitude permanente.

 (Un degré de plus, et c’est le contenu du cerveau – avec, en lui, toutes nos sensations et représentations corporelles – qui, comme certains commencent à l’imaginer, sera transféré dans une mémoire d’ordinateur, éventuellement relié par internet à de gigantesques bases de données. Il pourra aisément accéder à une totale et instantanée satisfaction de ses souhaits et désirs.)

On sent bien que cette « substance humaine » a perdu l’existence qui lui est propre. N'ayant plus de désir, puisqu’à peine apparu, celui-ci est aussitôt comblé, n’ayant plus d'attente, elle perd la conscience de soi. Elle s'est dissoute dans l’immensité des choses.

Un tel humain est comme un astre mort.  Il a peut-être atteint une forme de nirvana, mais le Bouddha n'envisageait certainement pas que ce serait en suivant cette voie techno-hédoniste qu'il serait possible d'y accéder.

Cet homme presse-bouton, qui sera peut-être un immense progrès et l’avenir des êtres humains – à sa manière, un avenir délicieux59 (plus aucune souffrance, un bonheur permanent) – serait, non pas le dernier des humains, puisqu’il ne l’est déjà plus, mais l’au-delà des humains, celui qui « n'existe » plus en tant que personne quoique « étant » durablement (car il va sans dire qu'on aura pu lui assurer l'immortalité).

On ne jette pas là l’opprobre à l’encontre de ce possible – ou probable ? – futur de l’humanité. Par bien des aspects, l’être humain n’a pas tant de raisons que ça de se satisfaire de son sort. C’est une constatation.

 

*   *   *

 

En effet, nous n’entrevoyons que les premiers balbutiements du transhumain. Pour le moment le cerveau est un organe encore bien trop complexe pour que nous parvenions à en maîtriser le fonctionnement. Mais tout porte à croire que dans 20, 50 ou 100 ans ce sera possible. D’une manière ou d’une autre on pourra télécharger le contenu spécifique de chaque cerveau, soit en reconstituant, sans doute numériquement, l’exacte réseau de connectivité des neurones, à la synapse près, ce qu’on nomme le « connectome » et qui fait la spécificité de chacun, soit d’une autre manière.

Ensuite, en reliant ce cerveau numérique à des avatars robotiques qui se mouvront à l’extérieur (comme l’imagine pour l’année 2045 le milliardaire russe Dmitri Itskov avec son « 2045 avatar project »), voire en le connectant à une gigantesque numérisation du monde réel qui nous environne comme à de tout aussi gigantesques bases de données, ce cerveau pourra vivre indéfiniment des milliards d’expériences sensorielles et existentielles.

Certes tout cela nous laisse entrevoir un avenir fascinant. Ce cerveau pourra virtuellement faire des voyages époustouflants à travers toute la planète, ressentir des émotions d'explorateur, il pourra être virtuellement spéléologue, aviateur, cosmonaute, il pourra peut-être virtuellement vivre comme un poisson, un oiseau… en tout cas vivre dans un plaisir permanent. Ce cerveau numérique, s’enfermant dans ce monde virtuel, qui ne sera plus que délices, en arrivera à vivre dans une sorte de fête permanente, un Disneyworld ou un « Club méd » numériques éternels. Mais parce que ce qui fait la spécificité humaine humaine aura disparu, on veut dire cette « inquiétude » fondamentale comme cet « inconfort mental »  évoqués ci-dessus, à coup sûr il aura perdu beaucoup en existentialité. Il sombrera petit à petit vers les plus bas degré de l’existence (le degré « 1 » selon la classification de Loujoz), celui où il ne se pose plus de questions, un peu à la manière de ces joueurs de jeux vidéo qui passent des heures et des jours rivés à leur écran, immergés dans le virtuel, hors du réel.

D’autant qu’il est un aspect beaucoup plus pernicieux du transhumain qui est habituellement passé sous silence. On veut parler du plaisir sexuel dont on sait qu’elle a tôt fait d’occuper le devant de la scène, la place centrale, dès qu’un progrès technique lelui permet. Comme le porno a autrefois prospéré dans les magasins de cassettes vidéo, et a maintenant envahi internet, il dominera le fonctionnement de ces cerveaux virtuels.  Un tel cerveau numérique vivant indéfiniment dans un monde virtuel avec des sensations virtuelles, aura tôt fait de s’enfoncer dans les délices d’une sexualité inépuisable avec les plus jolies ou aimable créatures, féminines ou masculines, c'est selon, dont il puisse rêver. Ou, veut-on se montrer moins au ras des pâquerettes, qu'il pourra vivre autant de belles histoires d'amour qu'il voudra dans univers virtuel – pensant au feu univers virtuel "My space" des années 2000.  Quoi qu'il en sera, plus sûrement que les jeux vidéos actuels, voici qui le coupera définitivement de toute réalité autre que virtuelle.

Au final peut ainsi imaginer que tous les êtres humains de l’humanité soient transformés en cerveaux virtuels occupés à longueur de temps à jouir de la vie, éternellement, sans se rendre compte du temps qui passe, sans rien regretter, et sans jamais se lasser puisque pouvant incessamment au gré de leurs désirs passer d’un monde virtuel à un autre, satisfaire tel ou tel désir aussitôt qu’apparu… Ils seront dans une béatitude permanente, une illusion de totipotence permanente grâce à ce monde virtuel oui ils vivent.

Et quid de l'énergie, de l'entretien de telles structures? objectera-t-on. A la manière des auteurs de science-fiction (cf. Arthur C. Clarke), on peut imaginer d'enfermer ces milliards de cerveaux numériques, qui occuperont très peu de place, dans une structure propulsée dans le cosmos, alimentée en énergie par l'énerge interdisérale, voire la fameuse "énergie du vide", et à l'abri des dégradations, sauf accidnt cosmique, encore qu'ils y aura des sreuctures répliquées ailleurs lui assurant pérennité.

Alors l'humain aura retrouvé le degré d'existence des choses, des objets, il aura quitté le pour-soi pour l'en-soi.

 

 

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10 septembre 2017

Eternité versus immortalité.

 

Les deux pages qui précèdent nous amènent à nous interroger sur l'éternité, que les transhumanistes avancent comme l'ultime frontière à dépasser, la quête ultime de l'humanité – et on les comprend parfaitement.

L’être humain selon Loujoz, n’est pas immortel, ou, à tout le moins, perpétuel, comme le sera le transhumain. Mais il n’en est pas moins éternel.

On a compris que l’être humain, sous peine d’être dénaturé, doit demeurer mortel. Néanmoins, il est éternel via l’idée d’éternel retour, que, selon Loujoz, les avancées cosmologiques imposent comme une certitude.

 « L’idée d’éternel retour s'érige alors en certitude. De même que le Big Bang a sorti le multivers du rayon de la science-fiction pour le ranger au rayon de la science astronomique, de même sort-il l'éternel retour du rayon des mythes pour le placer sur le rayon des sciences de la vie. Indépendamment des progrès scientifiques à venir, on peut d'ores et déjà affirmer que le Big Bang a solidement installé l'éternel retour en nécessité absolue, il en a fait une vérité qu’on pourrait dire méta-scientifique. » In : Chapitre 2, § 15 – Consécration de l’éternel retour (2) Une certitude. Page 50.

*  *  *

A l’inverse du transhumain qui, dès qu’il aura atteint l’immortalité, dégringolera irrémédiablement de son statut d’existant de degré 3 pour tendre vers le plus bas degré de l’existentialité, le degré 1, l’être humain, quoique irrémédiablement mortel, demeure humain tout en étant éternel grâce à l’éternel retour.

« L’éternel retour concilie en nous, et la conscience de la temporalité, sans quoi nous n'existons pas pleinement (puisque c'est la fugacité du temps qui donne son prix à chaque moment de notre vie), et l'assurance de l’éternité, sans laquelle tout apparaît assez vain dans nos existences, puisqu’elles sont alors taraudées par cette insidieuse question que, de manière récurrente, nous nous posons tous : « à quoi bon avoir vécu, à quoi bon continuer à vivre, si tout est condamné à l’irréversible oubli ? ».

Il y a en effet ce paradoxe que « je » ne peux concevoir d’être pleinement éternel qu’en demeurant « je », mais que, pour demeurer « je », il me faut vivre une histoire, donc être soumis au temps qui passe irrémédiablement – ce qui veut dire exposé à ces deux drames que sont, l’un, l’angoisse du futur, c’est-à-dire de la disparition de ce qui est, et l’autre, la nostalgie de cela qui a disparu.

Grâce à l'éternel retour, notre histoire à chacun de nous peut être éternelle, tout en demeurant une histoire humaine, ce qui nécessite qu’elle soit précaire. L'éternel retour permet d’en finir avec le douloureux sentiment de notre inexorable finitude, tout en préservant en nous l’indispensable sentiment de la fuite du temps. C’est presque une opération magique. In Chapitre 2, § 21 – Une opération magique. Page 61.

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01 septembre 2017

Pré-humains et post-humains, une symétrie par rapport à l'humain.

 

Dans une vision stéréoscopique du phénomène humain, Loujoz démontre que le transhumain doit se définir comme étant un post-humain ( à l'inverse de ce que pense Laurent Alexandre, par exemple*), symétriquement aux préhumains. Si l’on dresse une courbe de l’existentialité, le transhumain est sur une pente descendante, tandis que les préhumains étaient sur une pente ascendante. Préhumain comme post-humain (donc le transhumain) sont, dans une perspective évolutive, les deux piliers qui soutiennent l’être humain. Le préhumain ne lui appartient pas encore, le transhumain ne lui appartient plus.

Or, selon Loujoz, c’est l’humain qui fait exister l’univers, qui l’extrait du virtuel, ou plus exactement, selon la terminologie Loujozienne, du formel et qui est ainsi à l’origine de ce fait qu’il existe quelque chose plutôt que rien.

 

 

*     *    *

 

§ 54 – Pré-humains et post-humains.

Statut des transhumains.

(In : Multivers et réalité humaine, page 122)

 

Une conséquence s’impose : si, un jour, l'être humain atteint à l'immortalité – ou, du moins, à la permanence – il perdra sa capacité à accueillir l'incarnation de l'Être.  Or il se trouve qu'avec les progrès de la médecine et de la biologie, l'ère de l'homme permanent, quasi immortel – le transhumain – est pour certains envisageable dans un avenir qui n’a rien d’hypothétique78. C’est le signe que nous, humains du 21e siècle, sommes peut-être proches de la fin de l'incarnation de l'Être dans l'humain, et donc de son incarnation tout court.

Il y aura eu une histoire de l'incarnation de l'Être. Avant nous il y eut les pré-humains, abondamment étudiés par la science paléontologique. Il y aura après nous les post-humains, abondamment préfigurés par la science-fiction, mais dont nous prévoyons qu'ils ne relèvent plus de la seule fiction. Que dirons-nous des uns et des autres ?

Nous dirons des premiers qu'ils furent une condition nécessaire à l'humain, donc à l'incarnation de l'Être – mais que ça ne les concernait pas encore. Des seconds, nous dirons qu'ils seront l’inévitable conséquence de l'humain – mais que l’incarnation de l’Être ne les concerne plus.

L'Être ne s'incarne ni dans le pré-humain, pas encore capable de suffisamment de conscience, ni dans le post-humain, qui, par son immortalité (ou du moins sa permanence) et, vraisemblablement, par sa capacité d’atteindre à un hédonisme total, perd considérablement en existentialité, se rapprochant de l’homme presse-bouton évoqué plus haut (cf. § 38). 

Réaffirmons-le, ce n’est pas faire injure au post-humain que de conjecturer ceci. De même qu’il ne viendrait à l’idée de personne de porter un quelconque jugement sur les pré-humains, ces lointains parents qui nous précédèrent et nous préparèrent le terrain, à qui nous sommes tant redevables, nous n’avons aucun droit à juger négativement les post-humains, ces descendants que déjà nous préparons, que peut-être nous aspirons à devenir, et qu’inéluctablement, dès que ce sera possible, étape après étape, les humains deviendront. Dans une perspective atemporelle, on dira que le pré-humain et le post-humain forment, l’un comme l’autre, les deux piliers de l’arche portante de l’humain.

L'humanité, qui a eu un commencement et approche de sa fin, aura été comme la brève fenêtre temporelle, dans l’histoire cosmique, où peut s'incarner l'Être.  (Toutefois, grâce à l’éternel retour du même, c’est une fenêtre temporelle éternellement renouvelée.)

 Comme nous le clamions au tout début (cf. § 3), en effet, nous sommes – ou serons bientôt – trop vieux pour attendre.

 

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On peut représenter par un dessin cette histoire de l’incarnation.

 

On a dessiné une courbe du « degré » d’existence des hominiens. Elle progresse jusqu’à l’humain.Le carré figure cette brève fenêtre de temps pendant laquelle l’Être trouve à s’incarner. A l’intérieur du carré, la courbe n’est pas plate, car on ne sait pas exactement à quel stade de l’évolution humaine commence et finira l’incarnation.

 

Très grandefenêtre temporelle2

 Avec le post-humain, le degré d’existence décroît (il décroît plus vite qu’il n’a mis à croître, en raison de l’accélération des techniques), ce qui éloigne définitivement l’Être de s’y incarner. On a mis un point d’interrogation concernant le transhumain – que certains présagent pour un avenir proche – parce qu’on ne sait pas à partir de quel degré, de quel stade de « transhumanité » il sera exclu de l’incarnation. Il est difficile de prévoir à partir de quand, dans notre progression vers la transhumanité, nous aurons quitté l’ère de l’humain. Un certain degré de transhumanité devrait demeurer compatible avec le statut d’être humain. Mais jusqu’à quel point ?  L’immortalité, quand elle sera atteinte – si elle l’est un jour – sera le signe certain que nous aurons définitivement rompu avec l’humain, et elle marquera la fin de l’incarnation de l’Être.

 

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* http://cuberevue.com/transhumain-oui-posthumain-non/2293

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